Raptor

La bande dessinée c’est d’abord une histoire d’images. Une image a une qualité. Cette qualité peut s’ancrer en ta mémoire et constituer inconsciemment le ferment de ton imaginaire. Tu regardes une image, elle te rappelle une époque de ta vie. Tu ne sais plus à quoi tu l’associe, une circonstance précise ou une contemplation qui t’avais laissé rêveur plus longtemps qu’une autre. Voici Dave McKean. Avec lui des réminiscences de scènes qui t’ont toujours fasciné. L’histoire de la bande dessinée anglo-saxonne défile dans ton esprit. De vieux Batman fondateurs, Arkham Asylum, le défilement des couvertures de Sandman, l’imposant Cage, Mr Punch… Les apparitions de McKean, mesurées à l’échelle d’une génération sont objectivement rares. A chaque fois elles t’ont interpelé et elles t’interpellent encore. Les mystères de l’art y sont convoqués. Peut-on concevoir la bande dessinée, pratique séquentielle, à la manière d’une peintre et de son accomplissement sur une image fixe ? A priori, non. C’est un piège qu’il faut éviter. Mais on a envie de faire des exceptions avec quelques-uns, comme avec Dave McKean. Avec Raptor il semble avoir atteint son acme, le sommet d’une démarche d’expérimentation de l’image au long cours. On observe à travers les pages un nombre de couches, de filtres, de styles graphiques qui se superposent que ça en ressemble à une gageure. Tu ouvres le livre et tu peux y discerner les influences de qui tu veux : Picasso, Schiele, Dürer du côté du dessin, Bacon, Spiliaert, Le Greco pour la manière, Chagall, Klimt, Brueghel à travers les compositions… le tout empreint de résurgences esthétiques d’univers de «comics» dont McKean est issu. Bref, un bagage volumineux, mais solidement attaché, relié par une rigueur de géomètre, une culture d’illustrateur, un artisanat hautement éprouvé de la bande dessinée.
Que peut bien faire un auteur d’un tel savoir ? Bâtir des ponts ? Esquisser des pistes, parallèles ou qui s’entrecroisent ? Ici deux récits s’emmêlent. D’époques et de registres différents. Probablement un de type médiévaliste, sous forme de quête, celle de la figure providentielle de sauveteur. L’autre, de type psychanalytique, retrace les errances d’un écrivain sur les traces de son double. Des thématiques hermétiques, mais dont la qualité des enchaînements garanti toute sortie de route définitive au lecteur. Peu importe de toute manière la compréhension exacte de cette histoire, ce qui importe à la fin, c’est de faire rêver un peu plus longtemps.
//YZ 2022

Raptor
Dave McKean
Futuropolis 2022
128 p
9782754832939