Maxi Plotte

C’est trop beau.
Il y a une vingtaine d’année, je découvrais, en feuilletant l’emblématique collection Ciboulette de l’Association, la silhouette rock&roll d’une nana qui avait l’air bien barrée et qui répondait au délicieux patronyme de Julie Doucet. Plutôt follette la doucette (!) Difficile de rester indifférent à un tel tempérament et à la manière dont il se déploie, au fil des strips sombres et touchants de Ciboire de Criss ! Difficile de ne pas tomber en amour.
Dès la fin des années 80, à travers son légendaire fanzine Dirty Plotte, Julie Doucet se met en scène, entre autobiographie et fiction, explorant sans pudeur ses angoisses existentielles. Mêlant collages, ornementations typographiques et esthétique punk, ses courtes histoires superposent aux situations vécues des visions oniriques plus ou moins crues où l’autrice extériorise ses frustrations et ses fantasmes, dans un langage oscillant entre sensualité et vulgarité, sensibilité et humour trash.
En peu de temps, Julie Doucet est devenue l’égérie absolue de la scène indépendante. Tout le monde se l’arrache. Drawn&Quartely pour la partie anglophone, l’Assoc en France, les regards avertis se penchent sur le travail de cette femme qui témoigne d’une manière radicale et originale de la condition féminine.
A la fin des années 90 le style de Julie Doucet est à son apogée. A travers son journal de bord, elle relate l’expérience laborieuse de la vie à New-York où elle s’est installée un temps. Des pages magnifiques se succèdent, où la parité entre le noir et le blanc s’opère de manière parfaite, dans une concentration extraordinaire de détails, de personnages, miraculeusement équilibrés au sein des cases.
En 1998 paraît Changements d’Adresses, puis en 2000, l’Affaire Madame Paul, chroniques de voisinage sous forme de feuilleton où Julie Doucet explore des registres plus apaisés et fluidifie encore son graphisme. Passé l’an 2000 elle épure toujours plus sa forme et travail sur un journal qui s’éloigne du registre de la bande dessinée. Elle explore le dessin, l’écriture, le collage. Sa ligne claire s’est élaguée de toute épaisseur de noir.
En 2006 elle annonce officiellement son abandon de la bande dessinée et de son milieu, trop étriqué, trop majoritairement masculin, dans lequel elle ne trouve plus sa place.
En 2021 Menu publie à l’Association (!) une magnifique anthologie dont il a le secret, un beau monovolume cartonnée avec couvertures et pages inédites en couleur, un pavé incontournable de 400 pages, en hommage à une des plus marquantes révélations de sa carrière.
En 2022, suite et conséquences : Julie Doucet reçoit le Grand prix de la Ville d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre.
C’est trop beau.
Va-t-elle se remettre à la bande dessinée ? La question est sur toutes les lèvres.
//YZ 2022

Maxi Plotte
Julie Doucet
L’Association 2021
400 p
9782909020631