La Longue Route

En 1968, le navigateur, aventurier et écrivain Bernard Moitessier se prête au jeu du défi lancé par l’hebdomadaire Sunday Times, celui de réussir pour la première fois le tour du globe en solitaire et sans escales. Moitessier, esprit libre, se lance dans l’aventure sans s’inscrire officiellement dans le challenge, refusant toute condition susceptible d’entraver son autonomie. Il décrira son périple a travers un journal de bord au succès retentissant, paru en 1971 chez Arthaud sous le titre de La Longue Route.
Efficacement résumé en dos de couverture, l’adaptation témoigne de la portée physique autant que mentale d’une telle épopée. Au fil des mois, la solitude, les calmes et les tempêtes malmènent ou exaltent le corps et le moral du navigateur. Entre ciels et mers, l’exploit sportif se transforme peu à peu en voyage intérieur. Se pose alors cette question folle : a-t-il envie de retrouver la société des hommes ?
Tout le ressort dramaturgique du récit tient dans cette question, dont nous tairons la réponse pour ceux qui ne la connaissent pas encore.
Ce qui nous intéresse en particulier, c’est de savoir comment les auteurs parviennent à rendre attrayant un thème aussi rébarbatif que celui de représenter un bateau seul face à l’étendue vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cents jours durant. Certes le navigateur lui-même y est arrivé avec ses propres mots. Mais ce n’est pas gagné pour autant de le faire en bande dessinée. En dehors d’en restituer la folle chronologie, il faut savoir aussi comment en rendre la monotonie.
Face à l’océan chaque jour qui passe ressemble au précédent, si ce n’est l’infime variété d’humeurs, d’atmosphères, de nuances annonciatrices de changement auquel le navigateur sait devoir rester continuellement attentif. Pour traduire ces variations et le rythme du scénario, Younn Locard va faire le choix de se mettre lui aussi en état d’éveil quasi permanent face à sa planche à dessin. Virant de tonalité, de texture et de point de vue sans arrêt, chaque case du livre semble procéder de remises en question qui font écho à celles de l’aventurier. Un dessin extraordinairement vivant, qui contribue à rendre prégnante cette traversée hors-du-commun, pour le lecteur qui en suit le parcours pour la première fois, en bande dessinée, soixante ans plus tard.
//YZ 2026

 

La Longue Route
Stéphane Melchior & Younn Locard, d’après Bernard Moitessier
Gallimard 2025
320 p
9782075140225