Moi, ce que j’aime c’est les monstres 2 (F3)

L’épais premier volume de Moi, ce que j’aime c’est les monstres a débarqué sur les rayons des librairies en 2018 un peu comme un ovni, entouré d’une aura d’exception bien avant même sa découverte. Inscrit à la sélection pour le palmarès d’Angoulême 2019, le livre, précédemment primé aux Etats-Unis, est couronné du Fauve d’Or l’année après le scandale de la sélection 2016, dépourvue de la moindre présence féminine. Le prix sonne comme une revanche, il soulève un énorme enthousiasme du public, féminin puis universel. Partout on est fasciné par l’ampleur du phénomène, la presse s’emballe, les distinctions s’enchaînent, la critique décrète d’une seule voix que Moi, ce que j’aime c’est les monstres constituera désormais un marqueur dans l’histoire de la bande dessinée.
Et c’est vrai qu’à s’y confronter, cette bande dessinée constitue une expérience immersive tout à fait troublante. Il est nécessaire de s’y reprendre à deux fois pour parvenir à appréhender le langage d’Emil Ferris. Celui-ci se caractérise par la superposition des diverses étapes du travail de création d’une bande dessinée. Des croquis préparatoires aux encrages finaux. Cette technique, qui cherche à accentuer l’aspect journal intime du livre présente l’avantage de susciter des effets de contraste bluffants. L’artiste joue sur la différence entre les phases sommairement brossées et les mises au net brillamment abouties, passant de l’une à l’autre de manière intuitive à travers certains enchainements d’une stupéfiante beauté. Cette manière de travailler contribue ainsi à délivrer une impression de profondeur à cet objet éditorial. Une profondeur étayée par le propos, qui va nous entraîner dans un jeu de piste à plusieurs inconnues. Entrevu à travers le regard d’un enfant, le monde dévoilera son vrai visage derrière le masque des apparences. Entourée des figures tutélaires de la mère et du frère, Karen se frayera un passage vers l’âge adulte en affrontant le fantôme des violences du siècle, qui surgiront une à une à mesure qu’avanceront les découvertes liées à la disparition énigmatique de Anka Silverberg, la belle voisine du rez-de-chaussée supérieur.
Si la bouleversante alchimie délivrée par ce tome initial avait de quoi, par sa densité et sa complexité, prétendre effectivement au rang de chef-d’oeuvre, la suite, trop longtemps attendue, apportera probablement un peu d’eau au moulin des contradicteurs. On sait qu’Emil Ferris a entrepris son projet au long cours parallèlement à un lent travail de rééducation physique. On sait aussi que le travail de transcription d’un pareil manuscrit représente une gageure pour un éditeur, d’autant plus pour un perfectionniste comme MTL. Quoi qu’il en soit, passé 5 ans, on entre dans la zone dangereuse, pour ce qui concerne la lisibilité d’une série. Comment, après tout ce temps, rester à la hauteur des attentes parfois si empressées ? Or Moi, ce que j’aime c’est les monstres dans sa seconde mouture semble faire un peu du surplace. On avance peu dans la résolution du mystère entourant la belle égérie alors que l’éclosion de l’orientation sexuelle de Karen monopolise l’attention d’une manière un peu attendue. Ce qui intriguait au premier à tendance à lasser dans le second par effet de saturation, sur la forme comme sur le fond.
Vite, un tome 3 pour mettre tout le monde d’accord et nous confirmer de quel côté va définitivement pencher cet objet bédéistique non identifié (!)
YZ// 2025

Moi ce que j’aime c’est les monstres 2 (chronique thématique 3)
Emil Ferris
Monsieur Toussaint Louverture 2024
416 p
9782381961491